Véhicules électriques : répondre aux doutes des automobilistes pour mieux les embarquer

Une récente étude de l’Iddri met en lumière les freins sociologiques qui freinent le déploiement des véhicules électriques.

A LA UNEMOBILITÉ

Nadia Gorbatko

5/4/20265 min read

Véhicules électriques : répondre aux doutes des automobilistes pour mieux les embarquer

La grande vague d’électrification des véhicules particuliers se fait toujours attendre. Un retard à mettre sur le compte d’un manque de données, d’interlocuteurs fiables et de garanties claires, selon une récente étude de l’Iddri.

Pourquoi les véhiculent électriques peinent-ils encore tant à séduire le public, malgré leurs avantages pour le climat, la souveraineté économique du pays et le portefeuille des Français en coût d’usage ? Si leurs parts de marché ont indéniablement augmenté les trois premiers mois de 2026, atteignant même 28 % du total, Jean-Philippe Hermine, directeur général de l’Institut des Mobilités en Transition (IMT), développé sous l’égide de l’Institut du développement durable et des relations internationales (Iddri), constate un indéniable retour en arrière en matière d’adhésion depuis un an et demi à deux ans, en raison d’une instrumentalisation politique du sujet. « Certains partis ont jugé qu’il y avait là un terrain pour actionner les craintes et les doutes », regrette-t-il.

Afin de mieux comprendre ce qui se joue vraiment autour de cette transition et le contexte dans lequel elle s’opère, de faire le tri entre les postures et les perceptions réelles de la motorisation électrique par les Français, d’identifier les blocages et les moyens de les surmonter, les chercheurs de l’IMT et de l’Iddri se sont lancés dans une étude sociologique de fond. Dans ce cadre, ils ont mis en place quatre groupes d’échanges socialement diversifiés, au mois de janvier dernier, en Ile-de-France, à Bordeaux, à Dijon et à Saint-Etienne, autour de trois grandes thématiques : la mobilité aujourd’hui, la voiture électrique et les récits collectifs (accessibilité du véhicule électrique, incertitudes, iniquité, souveraineté, bénéfices écologiques). « Il faut prendre en compte les conditions sociales de la transition pour la réussir », souligne Brigitte Béjean, directrice de la communication de l’Iddri.

Des questions mais pas de blocage

Conclusion de leur enquête : contrairement aux discours diffusés par certains groupes politiques, relayés par certains médias, les Français ne sont pas idéologiquement réfractaires à l’électrique, notent les chercheurs. Ils font cependant face à de multiples doutes : sur l’impact écologique réel de cette technologie, sur son coût d’usage et d’entretien, sur sa fiabilité, sur les conditions de la revente des véhicules... Autant de questions qui les placent en position défensive. « On est face à un objet nouveau qui doit faire ses preuves », décrypte Mathieu Saujot, coordinateur, Initiative Modes de vie en transition de l’Iddri.

Pour les deux instituts, ces réticences relèvent essentiellement d’un manque de données et de garanties claires sur ce mode de motorisation : informations sur l’état de santé des batteries, dans le cadre d’un achat d’occasion notamment, assurance que le prix de l’électricité n’augmentera pas de manière imprévisible, que le gouvernement ne modifiera pas son système de taxation… Ceci dans un contexte globalement insécurisant en termes de déplacements du quotidien, jouant le rôle « d’un filtre grossissant », analyse Mathieu Saujot. Un contexte marqué par des hausses importantes du prix des véhicules neufs et plus généralement du poids des déplacements dans le budget des ménages, par des congestions croissantes du trafic, « y compris dans les zones périurbaines » et par « beaucoup de questionnements sur le futur ». Or, pour les participants à cette étude, « cette mobilité automobile est un peu plus coûteuse, plus contraignante. Elle nécessite un peu de charge mentale, de s’organiser, de planifier… », commente le chercheur.

Des garanties indispensables

A ces réserves s’ajoutent la crainte de voir se développer une mobilité à deux vitesses, pour les moins favorisés qui se trouveraient dans l‘incapacité de s’acheter une voiture. Les panélistes pointent par ailleurs l’opacité de l’exécutif en matière de stratégie, leurs difficultés à identifier un projet clair et crédible, justifiant le déploiement de l’électrique, ainsi que des acteurs de confiance susceptibles de leur apporter des garanties. « Les citoyens observent les atermoiements des acteurs politiques. Ils prennent des décisions mais il y a des contre-décisions tous les deux ou trois ans », indique Mathieu Saujot. Et si les autorités ne s’avèrent pas particulièrement crédibles, « on ne fait pas plus confiance aux constructeurs », précise Jean-Philippe Hermine.

Afin d’encourager les automobilistes à sauter le pas, l’Iddri juge ainsi nécessaire de leur fournir – outre l’accès à des véhicules d’occasion correspondants à leur besoin – des données et des outils fiables, simples, assortis de garanties capables de limiter leurs risques : sur la contribution de cette motorisation à l’écologie, sur l’état de santé des batteries et sur leur réparabilité, sur leur fiabilité en cas d’achat d’occasion, sur la capacité du pays à fournir suffisamment d’électricité et sur la fiscalité qui lui sera associée. « La voie de passage pour le véhicule électrique, c’est de répondre à ces incertitudes », insiste Mathieu Saujot.

Tester pour approuver

Celui-ci recommande aussi de permettre aux conducteurs de tester plus largement les véhicules : grâce au leasing social, par exemple, mais aussi par le biais de la location de très courte durée, de l’autopartage, du covoiturage sécurisé ou de la voiture de fonction. Les automobilistes n’adoptent pas une position figée, note-t-il. Ils se montrent au contraire curieux de tester cet objet et de se faire leur propre opinion. « Au fond c’est une question pratique (…). Chacun est ingénieur de ses choix, de ce qui fonctionne le mieux pour lui. » Il va ainsi falloir changer de méthode et de narratif, remarque Jean-Philippe Hermine. « Nous sommes là dans une phase charnière où il faut embarquer plus largement les populations (…). A la fois présenter ces objets comme disponibles et sécuriser une expérimentation. »

La massification de la production représente le meilleur moyen de baisser les coûts et devrait amener les prix des modèles électriques au même niveau que celui des thermiques d’ici 2027, approuve l’ONG Transport & Environment. Dans le cadre de son plan d’électrification des usages présenté jeudi 23 avril, le gouvernement prévoit d’ouvrir le leasing social à 50 000 nouveaux ménages modestes, à partir de mi-juillet 2026. Un nouveau dispositif est également prévu pour les « gros rouleurs » des classes moyennes comme les aides à domicile, aides-soignantes, infirmières, artisans, salariés et agents publics, sous la forme d’aide à l’achat (d’un véhicule éco-scoré équipés d’une batterie fabriquée en Europe), jusqu’à 7 700 euros. Pas de quoi transformer les dynamiques existantes à ce stade. En 2024, selon le bilan annuel des transports publié par le service statistique de l’état en novembre dernier, la circulation des véhicules particuliers représentait 82 % du total des transports, 53 % des émissions de GES du secteur, lui-même premier contributeur français au dérèglement climatique. Les déplacements monopolisaient par ailleurs 13 % du budget des ménages.

Nadia Gorbatko

Photo de Zaptecsur Unsplash

« Quand on peut, on veut ». Un changement d’approche est nécessaire affirme l’IMT : il faut chercher avant tout à sécuriser l’accès et renforcer les opportunités d’expérimenter le véhicule élec­trique.